Dossier : La France carcérale

La France carcérale

De lois sécuritaires en réformes pénales, la société est de plus en plus répressive. Face à la montée de la précarité, c’est le refrain de l’insécurité et de la lutte contre la délinquance qu’on nous joue dans les discours politiques et médiatiques depuis 30 ans. Ce « populisme pénal » atteint son paroxysme quand des voix s’élèvent contre le laxisme des juges, qui emprisonnent pourtant comme jamais. Surtout des jeunes précaires, souvent d’origine immigrée, en majorité pour des délits mineurs.

Un record chaque année, l’addition est salée à la longue. Le dernier quart de siècle est un « moment punitif sans précédent dans notre histoire en temps de paix » (1). On est passé de 36 900 emprisonnés en 1980 à 68 900 en ce début d’année et on a franchi les 250 000 personnes « sous main de justice », contre 108 000 en 1980 (2). Alors que le taux d’homicides a été divisé par deux, la menace de l’enfermement plane sur une partie de plus en plus importante de la population. Quant au fichage génétique par la police (merci Jospin), on atteint les trois millions et demi de personnes concernées. Sans aucun doute, il s’agit de mettre une population sous contrôle.

Cette expansion carcérale s’est accélérée dans les années 2000. De nouveaux délits sont entrés dans le code pénal, des sanctions ont été alourdies, des peines planchers et des peines systématiques en cas de récidive ont été votées. Les procédures de comparutions immédiates ont été mises en place : une justice d’urgence faite d’avocats commis d’office qui ne connaissent pas les dossiers, d’audiences de trente minutes, de personnes qui comparaissent détenus, crevées par la garde-à-vue. Le risque de prison ferme est multiplié par sept, l’emprisonnement intervient une fois sur deux et cette parodie de justice est désormais deux fois plus utilisée que la voie classique. À cela s’ajoutent les consignes de fermeté données aux parquets, les pressions politiques sur les magistrats, la répression accrue de la police avec une culture du chiffre, l’application massive des anciennes peines non exécutées sous Sarkozy. La prison ferme est banalisée, le nombre de courtes peines explose, la durée moyenne des peines s’allonge. Les prisons sont pleines à craquer, avec plus de 1500 prisonniers sur des matelas au sol.

Face à la crise, la solution carcérale

Si Sarkozy a joué du tout-carcéral, Hollande et Macron tiennent la barre bien haute. Avec le dernier gouvernement PS, c’est la première fois qu’une alternance à « gauche » n’engendre pas une diminution des effectifs dans les prisons. La ministre Taubira accompagne la hausse des incarcérations en même temps qu’elle encourage les peines alternatives qui font enfler encore davantage la population sous la main de la justice. Quant à Macron, il renoue avec un franc discours sécuritaire et annonce la création de 15 000 places de prison sans que cela n’émeuve grand monde. Après tout, Urvoas, qui succédera à Taubira, annonçait peu ou prou les mêmes chiffres.

Face à la montée de la pauvreté et du chômage, les derniers gouvernements répondent par le sécuritaire. L’État social fait place à l’État pénal, la prison et ses dérivés « alternatifs » deviennent un moyen de gestion des inégalités. La répression n’a pas pour but de diminuer la délinquance mais de préserver l’ordre social, d’où l’importance de « distinguer « les illégalismes » afin de différencier les catégories de la population qu’il faut punir de celles qu’il faut épargner » (3). Parallèlement, les crimes et délits ne seront pas poursuivis de la même manière par la police et la justice selon les zones géographiques et les classes sociales des individus. Ce n’est pas un hasard si ce sont toujours les milieux populaires qui remplissent les prisons.

Depuis vingt ans, les personnes incarcérés le sont de plus en plus pour des délits mineurs tels que récidive de conduite sans permis, détention ou petit trafic de cannabis, outrage à agent, vols de faible importance. On notera l’arsenal répressif mis en place sur la circulation routière, et une activité policière qui s’est concentrée sur le cannabis. Dans les deux cas, les contrôles ciblent prioritairement les quartiers populaires. Les personnes condamnées pour délits routiers ont augmenté de 58 % en 20 ans (4), pendant que les infractions sur les stupéfiants augmentaient de 128 %. Les interpellations pour usage de cannabis étaient multipliées par 2,5 entre 2000 et 2010, et par 7 concernant les incarcérations. En 2015, 3000 personnes sont incarcérées pour simple usage. Autant vous dire que ce ne sont pas des lycéens des beaux quartiers, ni des étudiants en doctorat (5) : ce ne sont pas les cibles de contrôle préférées des flics, préférant les arabes et les noirs des quartiers pauvres (6), moins en capacité de se défendre juridiquement face à une police arbitraire et violente. Pour trouver un motif d’interpellation ou pour compléter l’accusation, la police dispose de « l’outrage à agent », dont le nombre a bondi de 74 % en 20 ans.

Les classes dominantes et leurs tribunaux

Pendant que les fumeurs des quartiers en prenaient plein la face, la délinquance financière et la corruption faisaient l’objet d’une tolérance particulière, avec une diminution de 20 % des condamnations malgré une augmentation des faits révélés. Il suffit de lire les rapports de Transparency International et de l’OCDE : très peu d’affaires sont traitées chaque année, très peu de condamnations, très peu dissuasives. Selon l’économiste Thierry Godefroy, la « vie des sociétés » a été « largement dépénalisée » : « les lois sur les nouvelles régulations économiques ou la sécurité financière votées au début des années 2000 abrogent plusieurs dizaines d’infractions représentant plus de la moitié des sanctions pénales du droit des sociétés ». Les condamnations en rapport avec la législation économique et financière représentent aujourd’hui moins de 1 % de la délinquance sanctionnée par les tribunaux. Les rares voleurs en cols blancs condamnés récoltent amende ou sursis, même s’il s’agit d’énormes sommes d’argent. La justice de classes marche toujours du feu de dieu : d’un côté le droit répressif concerne des actes majoritairement commis dans les classes populaires et cible la petite délinquance ordinaire, ce qui fait qu’une possession de cannabis est plus réprimé qu’un détournement de fonds. De l’autre, pour la même infraction ou le même délit, un pauvre, un chômeur ou une personne de couleur va subir une peine autrement plus lourde qu’un cadre ou un notable, mieux défendus, qu’on envoie rarement en détention provisoire et qui esquivent la comparution immédiate, pour un vrai procès où les magistrats seront compatissants envers leurs semblables.

La prison est un outil essentiel au maintien de l’ordre en place. Elle est « au cœur du système, elle reproduit des inégalités absurdes tout en brisant mentalement et physiquement ceux qui tentent de renverser, individuellement au moins, l’ordre des choses » (7). Et si la population carcérale a quasiment triplé en 30 ans, c’est le résultat de l’action des gouvernements, des parlementaires, des magistrats, des policiers, des médias, chacun jouant un rôle décisif dans la fuite en avant de cette « société punitive » contre laquelle Foucault nous mettait en garde. Or celle-ci est plus que jamais à nos trousses…
Quant à celles et ceux qui pensent qu’il faut bien des prisons pour enfermer les assassins, qu’ils réfléchissent deux minutes : les trois quarts des prisonniers ne sont pas des criminels. Bien sûr qu’il faut mettre à l’écart des personnes dangereuses, bien sûr qu’il faut faire en sorte de protéger tout un chacun d’éventuelles agressions, évidemment qu’il faut des lieux où l’on puisse statuer sur des crimes qui adviennent. Mais en l’état, police, tribunaux et prisons sont d’abord des institutions d’oppressions au service de l’ordre social et des classes dominantes.

1 : L ‘Ombre du monde, Didier Fassin, Seuil, 2015
2 : La population carcérale équivaut à la somme des habitants de Rodez, Onet-le-Château, Decazeville, Villefranche, Millau et Saint-Affrique. Et ceux et celles sous main de justice » (qui subissent une mesure restrictive de liberté : libérations ou placements sous surveillance, port du bracelet électronique, incarcération, etc.) représentent l’ensemble de la population aveyronnaise.
3 : Idem note 1
4 : Un directeur de prison en fait le constat dans L’ombre du monde : « Il y a 10 ans, le français moyen ne pouvait s’imaginer être incarcéré, aujourd’hui, il n’est plus à l’abri. Il y a 10 ans, il était inconcevable d’aller en prison parce qu’on roulait sans permis. Aujourd’hui, on en rentre 2 ou 3 par semaine »
5: Pourtant les études montrent que les fumeurs de joints sont plus nombreux parmi les enfants de cadre, commerçants et artisans.
6 : Ainsi ce sont eux qui peuplent majoritairement les prisons. Si aucune étude n’est faite en France à ce sujet, dans « L’Ombre du monde », Didier Fassin compte 70% de personnes de couleur dans la maison d’arrêt parisienne où il mène ses entretiens. Et tout indique une forte proportion également à Druelle.
7 : Par delà les murs, Gilles Chantraine, 2004.

À l’ombre de Rodez


Au fond d’une zone artisanale, à cinq kilomètres du centre, une prison a ouvert ses cellules en 2013 pour remplacer celle du centre-ville, rue Combarel. Le nombre de prisonniers a doublé et la maison d’arrêt s’est éloignée des regards. La tentative politique et médiatique d’en faire une geôle humanisée ne résiste pas à la triste réalité, faite d’enfermement à la louche, d’isolement et d’arbitraire.
Quelques jours après son arrivée à la maison d’arrêt de Druelle (1), un jeune de 19 ans s’est pendu dans sa cellule, le 21 septembre 2015. Seul dans dix mètres carrés, enfermé du matin au soir. Après une garde-à-vue toujours éprouvante et une comparution immédiate dans la foulée. La presse parle de vol avec violence sans donner de détails, pour ce « jeune » du quartier Saint-Éloi de Rodez dont elle ne donne pas le nom et pour qui elle portera très peu d’intérêt. Il est accusé de rébellion lors de son interpellation, l’auriculaire du policier a été fracturé. Le procès est à charge, le juge le condamne à trois mois ferme ajoutés à trois mois de sursis qui traînaient. Il est envoyé pour six mois de sa vie en prison. C’est ce système arbitraire et punitif qui conduit à son enfermement à Druelle, enfonçant ce jeune gars dans une telle détresse qu’il se pend dans ses draps (2). Aussi irréprochables que soient les conditions apparentes de détention, une prison aujourd’hui est un concentré d’injustice. On ne peut parler du milieu carcéral sans avoir en tête qu’une taule correspond au dernier maillon d’une chaîne répressive où l’arbitraire et l’inégalité crèvent les yeux. À Rodez comme ailleurs, fanfaronner sur une prétendue « prison modèle » relève alors de l’ineptie.

La taille humaine de l’enfermement

Au moment de couper le cordon de la prison flambant neuve, Taubira est tout sourire, comme les huîtres qui l’entourent, presque hilares. Nous sommes en 2013 et toute la presse locale salue ce projet fantastique à 20 millions d’euros, financé par le Grand Rodez à hauteur de 20 %. « Une prison à taille humaine » : la com’ du gouvernement est scandée partout, dans les journaux, à la radio, à la télé. La Dépêche, Centre Presse, Midi libre, Radio Totem, France 3 Midi-Pyrénées le répètent en chœur : elle est petite donc elle est « à-taille-humaine ». Tout le monde est prié de retenir qu’elle est « humaine », et d’ouvrir grand les yeux pour s’émerveiller avec Midi libre « en avant-première, [devant les] images de cette première visite d’un établissement à taille humaine ». ou avec France 3 qui rivalise d’audace en titrant « la future prison de Druelle comme vous ne l’avez jamais vue ! ». En effet, on voit la prison sous tous les angles. C’est gris, c’est moche, c’est glacial. Les caméras, les barreaux, les barbelés, une cour avec un plafond grillagé, sans horizon, derrière des murs d’enceinte de six mètres de haut. Cette presse y voit une prison modèle, architecturale, confortable, éclairée. Rien à voir avec ces nouvelles prisons, toujours plus modernes et oppressantes. Mais alors rien du tout.

Druelle, c’est une maison d’arrêt, où sont enfermés des prisonniers en détention provisoire et surtout des courtes peines. On y croise un bataillon de personnes incarcérées pour des conduites sans permis avec récidives, de la détention ou du deal de shit, des faits supposés d’outrages aux forces de l’ordre, du petit trafic, des petits braquages (3). Surtout des jeunes des quartiers populaires, souvent d’origine immigrée. À côté des crimes de sang et des agressions sexuelles, pour moins de 20%, toute une population subit de la prison ferme ordonnée par une justice de l’urgence, sans rapport avec la gravité des faits. Nombre d’entre eux n’auraient pas été incarcérés il y a 20 ans, et cette courte peine va les dézinguer socialement, professionnellement, économiquement. Ils reviendront, à plus de 60% d’entre eux. Il manque l’inscription « à bientôt » sur le fronton de la prison. En maison d’arrêt, on bénéficie rarement des réductions et aménagements de peine pourtant prévus par la loi, puisque les SPIP (4) chargés d’instruire les dossiers, en sous-effectif, ne s’occupent que des peines plus longues. Le lot commun, c’est donc la « sortie sèche », qui favorise d’autant la récidive.

Gestion disciplinaire

Les maisons d’arrêt imposent un régime « fermé » : les détenus sont cloîtrés toute la journée, mis à part deux promenades quotidiennes. Certains parviennent à être sélectionnés pour travailler ou pour suivre des cours et ateliers, mais c’est rarement le cas dans ce type d’établissements, souvent surpeuplés avec peu de moyens alloués aux activités. À Rodez, il est difficile de se faire une idée. L’atelier de travail fonctionne très peu, sans entreprise privée qui passe commande, et il ne reste donc que les postes liés au « service général » sous les ordres de Sodexo (cf ci-contre) et payés à 20 % du SMIC. Les ateliers « socio-culturels » semblent peu prolifiques et sont généralement très contrôlés, donc en accès limité. La bibliothèque est très peu fréquentée. Reste l’école et le sport pour lesquels les informations sont vagues (5). D’après les témoignages, il semble que la majorité du quotidien des détenus c’est l’enfermement en cellule 21 heures sur 24, où même le plateau-repas est livré : ça économise un réfectoire et réduit les possibilités de mouvements collectifs.

À Combarel, il y avait une cinquantaine de détenus entassés dans quelques cellules avec des conditions déplorables. À Druelle, la prison a ouvert avec des cellules individuelles. Puis au rythme des arrivées, la pénitentiaire a décidé de doubler les cellules, quasi toutes aujourd’hui, avec de nouveaux lits. À deux dans dix mètres carrés. C’est neuf, il y a la douche intérieure et la plaque électrique, mais c’est une cage à lapins à partager à deux. Pourtant, ça n’a pas suffi. Face à l’inflation carcérale, la direction installe des matelas au sol. Il y en avait 11 en novembre. C’est propre, il y a la télé (qu’il faut payer 22 euros par mois), mais ils sont traités comme des chiens. Et l’air de rien, la prison « modèle » a surtout permis de doubler le nombre d’incarcérés à Rodez, et de participer ainsi activement à la politique répressive des gouvernements successifs.

À Druelle, c’est calme. Tu m’étonnes, la pénitentiaire ne laisse rien passer. Même le rapporteur général s’en indignait en 2014 : « Les fautes sont systématiquement poursuivies. Il en est ainsi des cris aux fenêtres afin de maintenir le calme en détention ou des jets de détritus pour préserver les lieux, même si les sanctions prononcées sont accompagnées de sursis. Lors de la commission tenue le 29 septembre 2013, l’auteur d’un jet de détritus par la fenêtre a été sanctionné de trois heures de travail d’intérêt général ». Ce régime strict s’ajoute à une « gestion arbitraire du désordre », qu’on retrouve dans toutes les prisons. Le sociologue Gilles Chantraine, dans son étude sur une maison d’arrêt (6), parle d’une « gestion pragmatique de la vie quotidienne par l’Administration pénitentiaire (AP) : au jour le jour, elle négocie, réprime, privilégie, instrumentalise, opprime, sanctionne et récompense des détenus, afin de produire l’absence de désordre en détention ». L’AP dispose de multiples outils de discipline à sa disposition, en décidant qui sera sélectionné pour travailler, pour les formations ou les ateliers, qui subit ou non les fouilles intégrales, qui a des passe-droits, sans compter les promesses et les petits arrangements. Les possibilités de sanctions sont pléthore, de la suspension d’activités à la suppression d’un appareil en cellule, de la privation de cantine au changement de cellule. En commission de discipline, ce n’est donc pas le choix qui manque, bien que le mitard soit la sanction par excellence. Didier Fassin, qui a également travaillé sur une maison d’arrêt en région parisienne (7), montre ainsi le fil de rasoir sur lequel est chaque détenu. Il parle « d’une dépendance et d’une soumission totale face à l’administration pénitentiaire », puisqu’une sanction disciplinaire peut tout remettre en cause : le poste de travail ou l’aménagement de peine espéré pour bonne conduite. L’AP dispose ainsi d’un pouvoir, via cette commission disciplinaire interne, qui peut peser sur « les modalités, la durée et le lieu d’incarcération d’un prisonnier ». Quant au mitard, le dit « quartier disciplinaire », c’est un cachot moderne assimilable à une forme de torture, pour laquelle la France a déjà été condamnée en 2011 par la cour européenne pour « traitement inhumain ou dégradant ».

Les prisons « modèles » de l’État

Les prisons modernes sont souvent dénoncées comme étant plus dures à supporter pour les prisonniers. Le journal L’Envolée, qui relaie nombre de témoignages, affirme que ceux-ci « regrettent leurs anciennes maisons d’arrêt vétustes » tant les nouvelles prisons présentent « un développement massif du sécuritaire et de l’isolement, même si les cellules sont toutes neuves et équipées de douches individuelles ». La rédaction rappelle à raison : « Quand le pouvoir s’occupe des conditions de détention, c’est pour sophistiquer l’enfermement ; quand les prisonniers dénoncent leurs conditions de détention, c’est pour arracher un peu de liberté. Plus on améliore les conditions de détention, plus on enferme de gens » (8). L’architecture des nouveaux établissements a pour objectif de limiter les échanges et les possibilités de communication des détenus pour contrôler et réduire au maximum leurs interactions, nuisant ainsi grandement à leur condition morale, voire psychique. L’Observatoire International des Prisons (OIP) relayait en 2013 la parole des détenus de la nouvelle prison d’Annoeullin dans le Nord, soulignant « un climat hyper-oppressant » et un « contexte architectural fait pour se sentir mal : froid, dépersonnalisé, automatisé, avec des vitres sans tain, des interphones (9) » et rappelait que « la prison rend malade, beaucoup de personnes deviennent dépressives, insomniaques, stressées, angoissées ». D’après Didier Fassin, avec les nouvelles prisons en France, on penche « plus vers une version douce des prisons ultra-sécurisées états-uniennes que vers les prisons ouvertes scandinaves » : un régime fermé en cellule, peu d’activités, des règles strictes et des droits reconnus très restreints.

Alors oui, à Druelle, les témoignages évoquent des relations potables avec les surveillants. Mais à Druelle, il y a déjà eu deux suicides. À Druelle, il y a un mitard comme partout. À Druelle, les extractions médicales se font les mains et les pieds menottés, même pendant la consultation à l’hôpital (10). À Druelle, tout est filmé et les contacts humains sont réduits au minimum. À Druelle il y a des détenus avec des pathologies psychiatriques qui n’ont rien à faire en prison. À Druelle, plus de la moitié des prisonniers sont sous psychotropes, une partie sont toxicomanes et attendent parfois 15 jours pour consulter le médecin qui prescrit les produits de substitution.

Comme à Seysses (Toulouse), à Fleury Mérogis (Essonne), ou à Annoeulin, Druelle est une fabrique à récidive et un maillon indispensable dans la reproduction des inégalités. On construit une population, largement précaire et de couleur, destinée à remplir les prisons tout au long de leur vie. A l’intérieur, c’est le manque d’activités, le surpeuplement, l’isolement, l’omniprésence d’un système de sanctions, « la prison et son temps vide de sens, cette vacuité, le sentiment pour les détenus de leur propre dépréciation, l’angoisse de l’incarcération, des douleurs déchirantes du mitard » (11). Alors la « taille humaine » de ce sinistre endroit…

1 : Elle est située au bord de la commune de Druelle, mais on pourra tout autant parler de la prison de Rodez, vu sa situation géographique à la limite des deux communes.
2 : Le 21 septembre, un rassemblement spontané a lieu à St Éloi, La Dépêche ira sur place et publiera quelques lignes vite fait, relayant ses potes qui ne croient pas au suicide car « il aimait trop la vie pour ça », d’autres estimant que « c’est parce qu’à l’origine, il a subi cette injustice qu’il a peut-être tenté de mettre fin à sa vie ».
3 : Au 1/01/17, la répartition des condamnés en France est celle-ci : 31% pour vol et atteinte aux biens , 18% liés aux stupéfiants, 5 % pour atteinte à l’autorité de l’État, 8% liés à la circulation sans homicide ou blessures, 14% pour violence contre des personnes, 4% pour autre atteinte, 8% pour homicides, 10% pour viol ou agression sexuelle.
4 : Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, qui instruit les demandes.
5 : Selon le rapport du contrôleur général, et donc selon la direction, les détenus auraient accès au sport entre 2 et 4 fois par semaine, chose invérifiable. Entre juillet et décembre 2014, les ateliers « socio-culturels » se résument à quelques rares ateliers lecture, échecs ou cuisine. Concernant l’enseignement, le rapporteur fait état de 40 inscrits et de cours se tenant matin et après midi, sans qu’on en sache plus, comme le nombre de détenus en classe le jour de la visite par exemple.
6 : Par delà les murs, expériences et trajectoires en maison d’arrêt, Gilles Chantraine, 2004.
7 : L’ombre du monde, Didier Fassin, Le Seuil, 2017
8 : L’Envolée, journal trimestriel, édito de janvier 2013, pour trouver les lieux de diffusion : HYPERLINK « https://lenvolee.net/ »https://lenvolee.net/
9 : Interview parue dans La Brique, trimestriel lillois, n°34, mars 2013, « Les murs d’Annoeulin ».
10: Selon le rapport du contrôleur général, en 2014.
11: Idem note 7.

Une prison privatisée

La Sodexo est une multinationale française qui brasse des milliards dans le monde avec des repas en plastoc’ pour 33 000 cantines, écoles, sites pétroliers, bases militaires ou prisons. Premier employeur tricolore à l’étranger avec 428 000 travailleurs à ses ordres, Sodexo est le Mc Do français et traite ses salariés de façon similaire. Au Maroc, en Guinée, en Colombie, au Brésil, aux USA, les salariés sont sous-payés et ceux qui essaient de se syndiquer sont mis sous pression, harcelés, ou virés. Une campagne internationale contre ces pratiques, un rapport de Human Rights Watch ou le retrait du certificat « entreprise responsable » par le gouvernement (respect des règles sur le travail des enfants ou le droit syndical) n’y ont rien changé.
Dans les prisons françaises à moitié privatisées, la Sodexo fait de la « gestion déléguée ». En 2009, elle signe un contrat d’un milliard d’euros avec l’État pour s’occuper de 27 nouvelles prisons sur 8 ans, en plus de neuf déjà acquises. À Rodez, Sodexo fournit les repas, la maintenance, l’accueil au parloir, la buanderie, le nettoyage, le travail, la formation, le transport de détenus, etc. Elle revient cinq fois plus cher que la gestion publique de l’ancienne prison* et ce sont en partie les détenus qui font le boulot, avec 15 prisonniers sélectionnés pour une paye de misère (entre 1,45 et 2,60 euros de l’heure) sans contrat de travail. Méthode du privé oblige, des primes de 15 à 50 euros sont accordées aux détenus modèles avant Noël.
Les prisonniers sont donc dépendants de cette multinationale pour les conditions de leur détention mais aussi pour les modalités et la durée de leur incarcération. En effet, la Sodexo intervient en cellule arrivants, via ses « conseillers emploi-formation » pour faire le bilan d’entrée, afin de diagnostiquer le détenu et décider de ses chances d’accéder à la formation ou au travail. Choses décisives pour espérer un aménagement ou une réduction de peine. Quant à la « cantine », où les détenus peuvent acheter de quoi bouffer et améliorer le quotidien, c’est aussi aux mains de la Sodexo. Les prix ont flambé mais pas l’offre de presse, réduite à la presse people, au sport et au programme télé. Faudrait pas que les taulards pensent à se syndiquer ou à des mauvaises idées de ce genre…

*En 2013, la gestion publique à l’ancienne prison de Combarel coûtait environ 420 000 euros à l’année alors que Sodexo est facturé 2 millions d’euros à Druelle, selon le rapport du contrôleur général de 2014.

Justice de classe à Rodez, extraits.
Le 16 janvier 2016, un détenu de Druelle qui fait ses 4 mois ferme pour deal de shit passe en comparution immédiate pour possession de 20 grammes. Trois mois ferme de plus. Le 13 février, un autre prisonnier de Druelle passe en procédure accélérée pour 2 grammes de shit. Un mois ferme. Il allait bénéficier d’un aménagement de peine après neuf mois d’emprisonnement. Le 7 mars 2017, un détenu est jugé pour un portable et un demi-gramme de shit dans sa cellule. Quatre mois ferme de plus. Le même jour, un autre détenu, pour une puce de téléphone et 50 grammes de cannabis, encaisse 6 mois ferme. Le 10 janvier 2018, un homme de 23 ans est jugé en comparution immédiate. Après un an et demi d’enfermement, il bénéficiait depuis 15 jours du régime de semi-liberté. Le 18 décembre, il ne retourne pas en cellule et ne s’y rend que 10 jours plus tard. Six mois ferme de plus. Le même jour, un Ruthénois de 28 ans est jugé pour conduite sans permis en récidive et utilisation d’un faux nom pour échapper aux poursuites. 8 mois ferme. Parmi les affaires de trafic de stup’, il y a ce Lituanien qui prend 5 ans pour détention de 85 kilos d’herbe le 11 décembre 2017. Cette Allemande qui prend 10 mois pour 2 kilos d’herbe le 16 octobre 2017. Un groupe jugé pour trafic sur Rodez (20 kilos d’herbe et 1 kilo de coke écoulés) le 29 septembre 2017, avec des peines allant jusqu’à 2 et 4 ans ferme. Le 13 octobre 2017, un petit réseau de sept personnes prend entre 5 et 14 mois pour du trafic allant de quelques grammes au kilo de cannabis.
Le 2 août 2017, changement de justice. C’est un « entrepreneur » qui est jugé. Sans qu’on sache son nom, d’origine turque, ce patron de l’immobilier s’est fait prendre avec 5 kilos de cannabis au viaduc. En comparution immédiate, il demande évidemment un report. Le juge le laisse libre contre 50 000 euros. Aucun souci pour lui, sa femme se fait 250 000 euros par mois. Le voilà donc le jour J tout fringant, accompagné de son épouse friquée et de son avocat parisien Patrick Klugman, élu PS et défenseur de BHL, Fourest ou des Femens. Le vaillant procureur ne se laisse pas intimider et demande 15 mois ferme. Il savait sûrement sa réquisition vaine : en France, on n’enferme pas ce genre de personnes. Arrêté avec 5 kilos d’herbe, il repart libre avec une peine de 18 mois de sursis.

Briser le silence

« Nous, prisonniers, condamnés ou prévenus, enfermés à la maison d’arrêt de Fleury Mérogis, lançons un appel contre la conquête sécuritaire qui se joue en ce moment à travers les mobilisations des surveillants de prison dans toute la France. (…) Nous ne sommes pas des bêtes, nous sommes des êtres humains, et nous refusons d’être enfermés et renvoyés à des faits qui feraient de nous des parias, sans droits et sans dignité »
Extrait d’un communiqué d’un collectif de prisonniers de Fleury Mérogis, à lire en ligne sur le site de Lundi matin, publié le 29 janvier 2018.

Des associations et des radios relaient les témoignages et les luttes des prisonniers. Parmi elles, l’émission L’Envolée sur Fréquence Paris Plurielle (106.3 FM), à Saint-Étienne l’émission Papillon sur Radio Dio (89.5FM), Passe-muraille à Marseille sur Radio Galère (88,4FM), Bruits de tôles à Toulouse sur Canal Sud (92,2FM), etc. On souhaite aussi beaucoup de courage au syndicat PRP (pour la Protection et le Respect des Prisonnier(e)s) créé en décembre 2017, à contacter au 06 65 25 04 43 ou à HYPERLINK « mailto:syndicat.prp@gmail.com »syndicat.prp@gmail.com.

Julien P. médecin à la prison
de Seysses puis à celle Druelle de 2015 à 2016.

« Les soins médicaux étaient auparavant intégrés à l’administration pénitentiaire. En matière de santé, ils faisaient ce qu’ils voulaient. Avec la réforme de 1994, c’est l’hôpital et sa vision humaniste qui entrent dans la prison qui avait une vision répressive : ça a été le choc des cultures. Les unités sanitaires dans les prisons deviennent ainsi indépendantes du ministère de la justice, en théorie… Car entre la sécurité et la santé, il y a parfois des incompatibilités ! En fait, tu es dans les murs, et les services de la pénitentiaire tiennent les portes. Dès que j’envoie quelqu’un à l’hôpital, ça demande une « extraction », donc cela a un impact sur les effectifs de surveillants et ça les met en tension car ils sont déjà en sous-effectif avec des conditions de travail difficiles. Quand j’envoie un détenu pour une consultation cardio, je suis l’emmerdeur. En cas de refus du directeur, je lui demande de notifier ça par écrit. Il cède, forcément, mais il me le fera payer plus tard. C’est un fonctionnement par pression insidieuse, il n’y a rien par écrit. Par la suite, on ne va pas être sympa avec moi, on va me laisser attendre à la porte, des choses comme ça. Si je fais une demande pour qu’un détenu soit gardé à l’écart des autres, ou qu’une personne ait accès à telle ou telle chose, sinon il va péter les plombs : là on va me dire non. C’est un jeu de pouvoir et d’influence, avec toujours des conflits larvés. Ce que la pénitentiaire veut à tout prix éviter, c’est qu’il y ait un suicide ou un mort, et que la presse s’empare du sujet. Ils en ont une peur bleue. C’est un univers clos, avec une culture du secret, et qui entend le rester.
Les détenus, grosso modo, sont précaires sur tous les plans : professionnel, social, familial, affectif, et bien sûr au niveau de la santé. En entrant en prison, la plupart sont déjà en retard de soins, sous vaccinés, sous diagnostiqués, etc. Au niveau national, on a un tiers des détenus avec des pathologies psychiatriques, si on ajoute les addictifs et les border-line, on atteint la moitié voire les deux tiers. Certains en prennent plein la gueule. Les tentatives de suicide sont fréquentes, même s’il y a celles qui finissent à l’hosto, et celles qui restent des appels à l’aide.
Druelle, c’est une structure familiale, on sait qui est qui, on connaît les détenus fragiles. Mais c’est aussi une nouvelle prison, sans angle mort, où tout est filmé, avec des surveillants derrière les caméras qui ouvrent les portes, il y a moins de contact humain. Il y avait peut-être des rats à l’ancienne prison de Combarelle, mais il n’y a pas eu un suicide en 20 ans, et déjà deux à Druelle en deux ans.
Les motifs des consultations sont beaucoup liées à l’anxiété, à des syndromes dépressifs, des troubles respiratoires dus au tabac, et plus de la moitié des détenus sont sous psychotropes.
À Rodez, il y a trop de discipline et de règles pour un jeune des quartiers de Toulouse qui préféra la prison de Seysses. Mais le paysan de l’Aubrac incarcéré pour ivresse au volant préféra Druelle… J’ai rencontré plusieurs personnes incarcérées pour conduite sous alcool et on peut se poser la question de leur place en prison, de même pour des gars dans des affaires de stup mineures.»

Kil’, un « gars de la rue » passé par Combarel et Druelle.

« La nouvelle, on va pas se plaindre, la chambre c’est un formule 1, ils te filent des produits pour te laver et tout ! Avec les matons ça se passait bien pour moi. C’était pas le cas pour d’autres, et ils subissaient, car ils ne voulaient pas respecter les matons. Dans l’ancienne prison, on était plus soudés, à six par cellule. Ici t’es tout seul, t’as pas les mêmes liens entre détenus. Il y a beaucoup de toxicos, pas mal de malades psychiatriques, les hôpitaux sont pleins alors on les met en prison.
Le plus dur c’est d’être enfermé seul, toute la journée. Ils font l’école aussi, mais une fois en taule c’est trop tard.
21 heures sur 24 en cellule c’est chaud, tu câbles vite. Ça part très vite à Druelle, avec les jeunes tu as une révolution en trois secondes. Ça gueule, ils tapent sur les portes avec des tabourets, etc. Ça peut être pour des conneries, un litre de lait ou un mach de foot : bin ouais, t’as du sport une fois par semaine… s’il y a un prof. Elle n’a rien d’humain cette prison, t’es tout le temps enfermé.
C’est que des privilèges, il y en a qui ont droit à tout, d’autres ont rien. Il faut balancer… Les matons ont leur petit pouvoir, ça les fait bander. Mais moi c’est ma faute si j’ai été pris, eux sont payés pour être là !
Je faisais un trafic très discret à l’intérieur, et je me mettais bien avec les matons, je déconnais avec eux. Il n’y a que deux promenades, sinon t’es en cellule. C’est là qu’il y a le business, qu’il y a tout. Rien n’est compliqué : si t’as de l’argent, t’as tout ce que tu veux. Après c’est sûr, en taule je ne peux pas faire rentrer un sanglier… ou si, en steaks hachés !
J’ai 46 ans et j’ai fait un an à Combarel et un an et demi à Druelle. La taule ça me dérange pas, il me faut deux ou trois heures pour digérer la peine, et après c’est bon. J’ai fait plein de petites conneries, des petits vols, et puis je me présentais pas aux TIG. Si je repasse au tribunal, ils me louperont pas. Je sais que c’est pas ma dernière peine, j’y retournerai un jour ou l’autre.

Audrey, visiteuse de prison à Druelle
pour les « gars de la rue », sur son temps libre.

« En ce moment, ils sont cinq enfermés là-bas, sur ceux que je connais. Je vais voir ceux qui m’écrivent et me le demandent. J’y vais une fois par semaine, parfois pour deux parloirs d’affilée. D’après les détenus, il y a pas mal de violences entre eux.
Les gars de la rue passent quasi tous par la prison, à part quelques-uns. Pour violence, petites affaires de drogues et vols.
La prison c’est de la survie, ils troquent entre eux, un bout de shit contre ci ou ça. À Rodez, pour du cannabis ou un portable, c’est plus difficile qu’à Toulouse, car les fouilles intégrales des cellules sont plus fréquentes.
Franchement, le shit en prison, c’est mieux que le Serestat qu’ils leur filent pour avoir la paix, pour s’endormir, comme anti-dépresseur. Avec les matons, ça se passe à peu près bien. À priori ils ne vont pas les chercher pour faire monter la pression. Après ça reste une prison.
Tout se paye. La télé, une plaque électrique, la bouffe, etc. Et que ce soit pour faire rentrer un blouson ou des chaussures achetés par la famille, il faut faire la demande au directeur.
La prison, ça produit juste plus de haine et de violence. Ça veut pas dire que je cautionne tous les actes, loin de là, mais je suis contre la prison, car elle ne remplit pas son rôle de réinsertion, de rééducation. »

Uguette, responsable de Présence 26 ,
une équipe de bénévole du secours catholique qui accueille les familles avant le parloir.

« À Combarel, dès que les familles arrivaient devant la prison, ils se parlaient depuis les fenêtres des cellules. Ici, on n’entend jamais rien. On ne peut pas faire un pas de travers, c’est très très sévère. C’est un retour qu’on a surtout de ceux qui viennent d’ailleurs, des grands centres pénitenciers, où c’est plus permissif qu’ici. On a gardé « le 26 »*, ça nous semblait logique, on retrouve tellement « d’anciennes ». On accueille les familles en attente de parloir, on essaie de leur faire passer un moment qui soit le moins désagréable et le moins stressant possible. Des femmes ont envie de parler. En sortant de parloir, certaines ne peuvent pas partir tout de suite, surtout les mamans, c’est très dur pour elles. En ce moment, c’est compliqué pour une femme avec son jeune de 19 ans qui n’a jamais supporté d’obéir à quelqu’un. Il est là depuis 3 mois, et il finit toujours en quartier disciplinaire.
Il y a un mois d’attente pour la famille avant le 1er parloir. Je sais pas trop pourquoi ça traîne autant. Et pendant le 1er mois, le détenu est toujours tout seul, et souvent sans activité, car ils font le bilan, puis ils étudient son comportement, etc.
Avant le parloir, elles doivent passer au portique et à la fouille, ça prend 20 minutes, puis à nouveau à la sortie. Ici on ne passe rien, même pas un bonbon. Dans d’autres maisons d’arrêt c’est plus flexible. Bien sûr elles essaient…
Les salariés de la Sodexo à côté, ils font la prise de rendez-vous et la gestion des casiers. On a refusé de faire ça. Ça a été compliqué avec la remplaçante de Sodexo. L’ancienne, si les bénévoles de Présence 26 n’étaient pas arrivés, elle préparait le café et les gâteaux pour les familles qui étaient déjà là. La nouvelle ne veut pas le faire, car « ce n’est pas dans son cahier des charges »…
Avant, les détenus venaient des environs proches, aujourd’hui, il ne sont plus que la moitié de l’Aveyron, et certains viennent de loin. Ils ont des cellules neuves, la télé, le frigo, la douche dans les cellules, mais bon, ils sont enfermés… Tous sont très jeunes, et beaucoup sont là pour de petits délits, pour la drogue. Selon le SPIP, ils vont très peu à la bibliothèque. Il y a pas mal d’étrangers qui savent pas lire le français, et puis il y a des jeunes qui ne savent tout simplement pas lire..
La privatisation d’une partie avec Sodexo a tout changé, surtout dans les relations. Maintenant pour beaucoup de choses, le directeur dit : « j’y peux rien, il faut voir avec la Sodexo ».
À Combarel, ils étaient sept ou huit par cellule. Au début ici, ils s’ennuyaient, sans personne pour jouer aux cartes et sans pouvoir sortir de cellule. Les portes sont fermées tout le temps, ils ne se voient que deux fois par jour à la promenade. Parfois ils peuvent avoir un peu d’enseignement, deux heures, ou un peu de sport, une heure par jour par exemple, au maximum. Ils peuvent demander l’accès à la bibliothèque. Mais la plupart du temps, ils sont enfermés.
Certains ont des problèmes psy, et ça arrive qu’ils pètent un plomb. Ils cassent tout dans leur cellule, ils passent quelques jours à Sainte-Marie.. et reviennent. Mais ce n’est pas leur place, non, ni ici ni là-haut. »

*Il y a 20 ans, c’est au n°26 de rue Combarel que les permanences ont commencé.

François, ancien salarié* à Druelle

« À Druelle, on est sur du petit délit, beaucoup sont sans-papiers ou d’origine étrangère. Il y en a qui sont très jeunes, dès 20 ans, et pour certains c’est la deuxième ou troisième incarcération, c’est leur seconde maison. On les relâche ensuite devant la prison, sans ordonnance, sans rien, car ils ont pu être arrêtés les poches vides et parfois, ils viennent de loin.
Il n’y a pas de service dédié à la psychiatrie. Un psychiatre passe de temps en temps… Il n’y a aucun réel suivi psy des détenus, il y a juste une camisole chimique. 
L’institution ne les rend pas autonomes, elle leur donne des limites qu’ils ne peuvent pas réfléchir. Quand tout a loupé… on se retrouve là. Mais pour moi, c’est totalitaire, il faut autre chose, ça peut être une prison ouverte, rendre les gens plus conscients (par une thérapie par exemple), etc. Qu’ils reprennent possession d’une place dans cette société. Mais les gens ont peur de ceux qui passent les limites. C’est juste un échec, ça s’arrête là, il n’y a rien derrière, aucune chance de réinsertion. Un tas de gens n’ont rien à faire en détention, d’autres devraient être en psychiatrie… C’est un cercle vicieux, en prison, ils se retrouvent face à des limites rigides. La psy a un peu évolué, la prison très peu.
À Rodez, on entend souvent qu’ils sont bien lotis… mais la population, en général, ne peut avoir conscience du quotidien d’une personne enfermée. Certaines personnes ont peu de possibilités d’épanouissement et ont du mal à imaginer que le détenu, celui qui franchit les limites, ait un confort que peut-être eux-mêmes n’ont pas. »

*Il a préféré ne pas donner sa fonction dans la prison.

Emile Progeault